Edito & identité visuelle
Nuits sonores est depuis toujours un terrain d’expérimentation, un espace éphémère de liberté et de fête, un projet fédérateur qui résiste aux polarisations, un événement prescripteur et engagé pour une société dont le festival veut être l’acteur positif et non pas l’observateur impuissant.
Depuis vingt-trois éditions, Nuits sonores défend l’indépendance. Ce mot autrefois gage de qualité artistique et d’avant-garde, revêt aujourd’hui des valeurs indiscutables de liberté, d’émancipation, de choix de société dans un monde menacé par la montée des extrêmes et les phénomènes de concentration à l’œuvre dans l’industrie de la musique et les médias.
À l’occasion de l’édition 2026 du festival, nous avons décidé de parler de cette question de l’indépendance, de ses valeurs positives et souhaitables avec ardeur et conviction. Défendre un modèle plutôt que dénoncer, emporter joyeusement l’adhésion plutôt que diviser.
Être un festival indépendant aujourd’hui, c’est désirer rester maîtres de nos choix. C’est fixer nous-mêmes la ligne de crête entre ce qui doit conduire nos orientations culturelles et artistiques et le modèle économique indispensable à leur survie. Car l’indépendance c’est la capacité de faire, au sein d’écosystèmes agiles, des projets à taille humaine, en dialogue avec les territoires, c’est la capacité d’identifier et promouvoir des artistes émergent·es, des initiatives positives, de prototyper des formats originaux, d’essayer et toujours recommencer. Mais cette indépendance a un prix. Être indépendant c’est aussi accepter une fragilité inhérente à ce modèle, sans filet de sécurité. La disparition de nombreux festivals sur le territoire et ailleurs ne peut que nous alerter sur l’état du secteur et l’urgence de défendre ce que nous sommes.
Venir à Nuits sonores c’est soutenir concrètement l’indépendance d’un festival ouvert, curieux, qui prend des risques et compose de plus en plus ardemment avec le paysage de l’industrie de la musique et la pression constante exercée sur les dépenses artistiques, techniques et de sécurité. C’est soutenir le travail d’une équipe engagée toute l’année pour tracer son sillon face à la concurrence de plus en plus féroce des grands groupes, et qui cherche à garder, avec élégance et sang-froid, une approche exigeante et juste de la programmation.
Ce festival, nous le portons au sein de l’association Arty Farty depuis 2003. Il s’est développé très vite pour proposer à Lyon, notre ville de cœur, un programme aussi pointu que festif, et une expérience sans cesse renouvelée. Nous avons hâte de retrouver le public — toujours plus curieux et bienveillant année après année, les artistes, intervenant·es, et toutes les personnes qui préparent sans relâche cette 23e édition !
Chaque année, Nuits sonores cartographie de nouveaux territoires sonores, révélant des esthétiques en perpétuelle mutation, où l’histoire des musiques électroniques dialogue sans cesse avec ses réinventions contemporaines. La programmation de Nuits sonores offre au public une traversée de ces paysages en constante transformation : des mythologies fondatrices aux révélations futures, de la culture club à la rave, des dancefloors urbains aux sound systems du monde entier. En rassemblant figures historiques, artistes émergent·es, talents locaux et avant-gardes internationales, le festival affirme une vision ouverte et politique de la musique, attentive aux contextes sociaux, géographiques et esthétiques.
UN FESTIVAL OÙ LA GÉOPOLITIQUE SE PENSE AUTANT QU’ELLE SE DANSE
Quand les frontières se durcissent, le dancefloor demeure un territoire commun : un lieu où la musique fait corps avec le monde, où la géopolitique se danse autant qu’elle se pense. Plus politique que jamais, Nuits sonores s’ouvre avec un live des artistes ukrainien·nes Heinali & Andriana-Yaroslava Saienko et leur projet Гільдеґарда, qui explore l’intensité incarnée de la musique d’Hildegarde, les exigences physiques de son chant et sa profondeur spirituelle « comme un prisme pour traverser les traumatismes de la guerre, une manière d’endurer et de dépasser la douleur collective ». Le festival se referme avec Sama’ Abdulhadi, figure internationale de la techno et voix essentielle de la scène électronique palestinienne.
DES MYTHOLOGIES FONDATRICES AUX RÉVÉLATIONS FUTURES
Cette édition illustre aussi le jeu de miroirs entre générations, fil rouge essentiel de l’identité de Nuits sonores ; car les récits historiques de nos musiques sont les fondations mêmes de leurs réinventions. L’invitation exceptionnelle faite à 808 State incarne ce rapport vivant aux origines. Formé à Manchester à la fin des années 1980, le groupe, l’un des fondateurs de l’acid house britannique et auteur du mythique Pacific State a contribué à populariser ce genre au Royaume-Uni, influençant durablement des formations comme Underworld ou Orbital. Dans cette même constellation, The Sabres of Paradise incarne l’ère warehouse britannique du début des années 1990, moment charnière où se forge une electronica sombre, mélodique et radicalement club. Le duo Leftfield prolonge ce récit sous un autre angle et ouvre un espace inédit entre club culture et formats plus pop/rock, fusionnant house, dub, breakbeat et voix engagées. L’album Leftism reste un jalon du crossover électronique, influençant autant la scène alternative que les dancefloors. Leur rencontre sur le festival en B2B avec HAAi, figure du renouveau club britannique passée du post-rock au DJing, crée une passerelle directe entre héritage et réinvention de la UK bass. Toujours dans cette logique de transmission et de rencontre, le festival met en scène des duos inédits : de la figure techno Rødhåd face à Tauceti, pilier de la scène lyonnaise, à Vel, résidente du Sucre, dialoguant pour la première fois en B2B avec Anetha, star internationale et fondatrice du label Mama Told Ya en passant par MCR-T du collectif Live From Earth et l’iconique artiste grenobloise KITTIN, qui partagent également le booth pour un set spécial “decks & mics” aux rimes bien senties.
HÉRITAGE, FIDÉLITÉS ET RÉINVENTION
Dans cette veine historique, le retour de Juan Atkins occupe une place centrale. Déjà présent en 2019 avec son projet Model 500, il revient cette fois en DJ set. Figure fondatrice de la techno de Detroit avec The Belleville Three, Juan Atkins est l’un des premiers à avoir formalisé le terme même de
« techno » avec, dès 1984, le morceau Techno City de Cybotron (son projet avec Richard Davis) qui fait entrer le mot dans le vocabulaire musical, avant sa consécration internationale avec la compilation Techno! The New Dance Sound of Detroit en 1988.
Certain·es artistes reviennent inexorablement inscrire leurs évolution et trajectoire dans celles du festival. Après avoir imaginé un Day With mémorable en 2018, Four Tet (Kieran Hebden) retrouve enfin Nuits sonores. Artiste majeur depuis près de trente ans, il développe une oeuvre singulière reliant musique populaire et expérimentation, folk, ambient et electronica. Sa capacité à naviguer entre live intimiste et grands rassemblements, aux côtés de Skrillex ou Fred Again, illustre une vision décloisonnée de la musique électronique fidèle à celle de Nuits sonores. Amelie Lens, habituée du festival, poursuit quant à elle son ascension fulgurante depuis 2016, s’imposant comme figure centrale de la techno contemporaine, entre rigueur industrielle et énergie fédératrice. Retour également de la star brésilienne Mochakk, après une apparition marquante l’an passé, cette fois sous la forme du curating d’un line-up reliant l’histoire de la house music à la vitalité actuelle de la scène brésilienne.
UNE CARTOGRAPHIE VIVANTE DES CULTURES SONORES MONDIALES
Cette année, Nuits sonores met un accent particulier sur les filiations entre les musiques à basses fréquences, les cultures sound systems et leurs circulations globales. Mad Professor incarne parfaitement cet axe Caraïbes–Royaume-Uni : pionnier des manipulations de bandes, de la spatialisation et des réverbérations, il a inscrit le dub dans des croisements pop et expérimentaux. Le duo Baalti révèle quant à lui la scène encore méconnue des sound systems du Bengale occidental, tandis que l’énergie du gqom sud-africain, né à Durban au début des années 2010, s’incarne à travers Azyoman (de l’école Bridges for Music), ou encore le dialogue explosif entre Scratchclart & Darkman Zulu (vétéran du grime londonien et pionnier du gqom), mais aussi Nazar, dont la musique, profondément marquée par la mémoire de la guerre civile angolaise et la violence d’un État répressif, mêle kuduro, gqom et textures industrielles. L’exploration se poursuit avec Edna Martinez, autour des picos, ces haut-parleurs des sans-voix customisés, ultra colorés, qui sont devenus un point de résistance dans les fêtes populaires du littoral colombien. Avec Bclip aussi qui a développé un son hybride mêlant reggaeton, rap et expérimentations, avant de s’imposer à Bogotá comme artiste avant-gardiste et activiste de la scène queer. À leurs côtés sur la programmation du festival, une pluralité de représentations des mutations esthétiques venues d’Amérique du sud - du latin core de MuaaK au neoperreo de Lila Sky, en passant par DJ Baba the Raptor, figure du raptor house vénézuélien et artiste inévitable de la Changa tuki, (ensemble de sous-genres locaux, une scène d’autant plus en danger face à l’actuel contexte politique du pays) - prolongent cette cartographie vivante des cultures sonores mondiales.
L’ouverture esthétique du festival se retrouve aussi dans la valorisation des nouvelles variations jazz et psychédéliques : l’artiste lyonnais Vannye et son band, le projet local SHIBUUYA!, ou encore Nova Fellowship, création inédite pour Nuits sonores, en hommage au duo Kieran Hebden & Steve Reid, assument la rencontre entre jazz improvisé et rythmiques électroniques. Emma-Jean Thackray, figure de proue de la nouvelle scène jazz londonienne, et Dumama, artiste de l’Eastern Cape sud-africain, dont le travail déconstruit les représentations archaïques des cultures performatives africaines, complètent cet axe. Une attention est également portée aux scènes innovantes, aux identités queer et aux hybridations pop. La scène queer coréenne est représentée par Net Gala, producteur aussi politique que visionnaire, interrogeant identité, corps et visibilité tandis que Kiss Facility propose une relecture sensuelle et expérimentale d’un R&B aux accents shoegaze.
ARCHIVES RÉINVENTÉES ET DIALOGUES ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ
La programmation célèbre également les archives réinventées et les dialogues entre tradition et modernité. Aïta Mon Amour (Widad Mjama & Khalil Epi) revisite la Aïta, blues rural des chikhates marocaines, pour en faire un récit contemporain d’émancipation et de sororité. Adiciatz réinvestit le répertoire occitan dans une performance avant-folk habitée, tandis que Lila Tirando a Violeta tisse des liens entre expérimentations sonores, field recordings et rythmes latino-américains. Le groupe punk japonais GEZAN bouscule les codes du traditionalisme nippon, fustigeant une certaine rigidité sociale, tandis que la formation ougandaise Arsenal Mikebe transforme la transe percussive en une machine sonore organique et futuriste, entre polyrythmies et synthèses industrielles.
Le festival poursuit bien sûr son récit des cultures hardcore, notamment françaises, où le rap se mêle aux sonorités électroniques sous une bannière appelée Frapcore avec Paul Seul et Von Bikräv ou encore la nouvelle héroïne du mouvement Urumi. Détour aussi par le gabber japonais avec Uta Umegatani (Murder Channel) et Gabber Eleganza, une rencontre née du livre Manga Corps, écrit par ce dernier et retraçant l’histoire graphique et sociale des flyers gabber japonais des années 1990, entre culture DIY, radicalité visuelle et mémoire rave.
DES FORMES ALTERNATIVES DE PERFORMANCE ET DE CRÉATION
Enfin, Nuits sonores met en lumière des formes alternatives de performance et de création. Le live-coding de DJ_Dave, où la composition s’écrit en temps réel, révèle le processus créatif comme geste artistique à part entière. Colin Benders, en improvisation sur machines modulaires, fait parfois de l’accident et du bricolage une esthétique live radicale. Les projets A/V interrogent le rapport entre son et image : Kangding Ray, nommé aux Golden Globes pour la bande originale du film Sirāt, Prix du Jury au Festival de Cannes 2025, Batu avec un projet inédit en collaboration avec Leeza Pritychenko, créatrice de l’identité visuelle de cette édition, ou encore le live hyperréaliste de Noémie Büchi, mêlant figuration, sons électroacoustiques et orchestraux.
À l’heure des fractures globales, Nuits sonores affirme une nouvelle fois que le dancefloor est un espace de conscience collective, où les esthétiques deviennent des prises de position
IN(TER)D.PENDANCES
Les rachats de festivals de musique par des grands groupes en Europe se sont accrus de manière exponentielle ces dernières années. Près de cent cinquante festivals de musique sont aujourd’hui détenus par quatre géants du secteur selon la cartographie de la concentration de la propriété dans le secteur européen des musiques live portée par les réseaux Reset! & Live DMA (publication en février 2026). Cet état de fait constitue une menace directe pour l’indépendance de nombreux acteurs de la scène musicale, faisant écho à la situation du paysage médiatique ou de l’édition, eux aussi victimes de ce phénomène.
L’emprise des multinationales n’est pas le seul danger qui pèse sur les milieux culturels et médiatiques. La montée des régimes autoritaires (Italie, Hongrie, Slovaquie…) est également une menace directe pour les organisations non gouvernementales et, plus généralement, pour l’ensemble de la société civile. En Italie et en Slovaquie, les gouvernements d’extrême-droite se livrent à des purges politiques en limogeant brutalement certaines directions d’institutions culturelles ou de l’audiovisuel public non compatibles avec la ligne politique du régime. En Géorgie et en Bosnie, des lois contre les « agents de l’étranger » criminalisent les ONG recevant des financements venant d’autres pays, notamment celles défendant la démocratie, la transparence, les droits des femmes ou des communautés LGBTQIA+. Partout, enfin, ce sont des baisses de financements publics qui fragilisent ou détruisent des écosystèmes culturels indépendants – pourtant essentiels à la diversité et à l’émergence, mais également à l’effervescence sociale et démocratique européenne.
Ces attaques menées contre l’indépendance du tissu culturel et démocratique européen résonnent avec le contexte géopolitique international : le retour des impérialismes et de la colonisation menace directement des pays souverains, du Vénézuela à l’Ukraine.
Cette dynamique de prédation s’observe parallèlement à l’échelle de nos vies citoyennes. En s’en prenant aux communautés marginalisées, aux récits alternatifs, en réduisant au silence ce qui est différent ou étranger, multinationales comme régimes autoritaires mènent une bataille culturelle. Avec le soutien sans faille des géants de la tech étasunienne, ils imposent leur hégémonie par la création de bulles algorithmiques, contribuent à amplifier des discours réactionnaires et propagent de fausses informations. S’imposent ainsi des narratifs nationalistes, racistes, xénophobes, climatosceptiques ou queerphobes.
Face à ces assauts coordonnés, des résistances s’organisent. Formation de réseaux, expérimentation de nouveaux modèles, création de plateformes de lutte contre les oppressions, exploration de la fête comme terrain d’émancipation : le combat pour l’indépendance prend plusieurs formes et se mène collectivement. Contre les logiques de division, la culture indépendante oppose la puissance de la coopération et du lien.
Du 13 au 17 mai 2026, à Lyon, Nuits sonores Lab invite à fabriquer de nouvelles alliances et constellations. Avec ses invité·es pluriel·les – penseurs et penseuses, artistes, personnes militantes, autrices et auteurs, collectifs, médias– et ses différents formats, le programme de rencontres et de débats de Nuits sonores se déploie joyeusement en résonance avec les concerts et performances du festival : un laboratoire pour penser et imaginer les liens qui forgent nos indépendances.
Leeza Pritychenko, artiste numérique et directrice artistique, signe l’affiche de la 23e édition de Nuits sonores.
Une affiche en trois dimensions, une première pour Nuits sonores
Pour cette édition, Leeza a imaginé un univers à part entière, miroir physiologique du festival et de son renouveau symbolique. On y découvre une fluidité transparente évoquant le Rhône et la Saône, des structures métalliques déstructurées inspirées des hangars des Grandes Locos, et une nature organique, minérale et végétale, qui reprend peu à peu ses droits sur l’ancienne friche industrielle. Une œuvre qui incarne la métamorphose et l’énergie créative du festival.